Solène Lusseau: l’acharnée

Solène Lusseau: l’acharnée

Aujourd’hui nous rencontrons Solène Lusseau. L’ancienne capitaine de l’équipe de France de natation artistique de 2017 à 2020. Sportive engagée et passionnée, Solène a été membre de l’équipe pendant 6 ans. Double championne de France junior, elle a aussi été 5ème au dernier championnat du monde en highlight. Depuis la sortie du film « Le grand bain », ce sport a bénéficié d’une petite visibilité supplémentaire, pourtant le grand public est loin d’imaginer la réalité du quotidien des « synchros ».

Endurantes, souriantes, puissantes et féminines, ces athlètes savent dépasser le cadre du spectacle pour offrir une véritable performance physique trop souvent relayée au second plan. Avec Solène, nous avons parlé de l’importance de l’image du corps qui règne dans les sports artistiques, des standards esthétiques si difficiles à atteindre et de la vie d’une jeune fille au cœur de l’INSEP. Elle nous raconte son adolescence entre sport de haut niveau et parcours scolaire. J’ai été agréablement surprise de la détermination et de l’acharnement dont Solène fait preuve face au travail. Rencontre avec une jeune femme qui ne mâche pas ses mots et qui se bat pour offrir « des choses qui ont du sens ».

Pour débuter les portraits j’aime bien connaître un peu plus le parcours de mes invités. Peux-tu nous raconter d’où viens-tu et ton enfance ?

J’ai 22 ans, j’ai d’arrêté ma carrière de sportive de haut niveau dans la natation artistique en Octobre 2020. J’étais à l’INSEP depuis 2014, j’y suis rentrée à 15 ans. Avant cela, j’étais au Pôle Espoir d’Angers, là où je suis née. Cette entrée au pôle s’est faite très facilement. J’ai toujours fait de la synchro car c’est un sport qui prend énormément de temps et d’énergie donc je n’ai pas vraiment pu me consacrer à autre chose. J’ai participé à deux championnats du monde, deux championnats d’Europe et une qualification Olympique.

D’un point de vue scolaire, j’ai fait une formation de journalisme et communication dans le sport à l’INSEP et aujourd’hui je suis le certificat préparatoire de Sciences Po pour les sportifs de haut niveau qui permet de rentrer sur dossier en Master.

Je suis actuellement en stage pour valider ma formation dans une entreprise d’audiovisuel qui réalise des émissions sportives.

D’où vient ton intérêt pour la natation artistique. Comme est-il né ?

Déjà toute petite je passais mon temps dans la pataugeoire. J’ai toujours adoré l’eau. Ma grande cousine faisait de la natation synchronisée en club. J’allais la voir durant les galas. Ça m’a donné envie. Il était important pour mes parents que je fasse du sport. C’est comme cela que j’ai débuté dans un club qui possédait une filière sport-étude. La suite s’est faite naturellement.

Quel est ton ressenti vis-à-vis du sport féminin de manière générale ? Et plus précisément dans le cadre de la natation artistique ? J’avoue ne pas savoir exactement comment cela se passe-t-il pour les hommes qui souhaiteraient la pratiquer.

Lorsque j’ai commencé, c’était un sport exclusivement féminin. Depuis les championnats du monde de 2015, il existe des duos mixtes. Les choses bougent doucement. On commence à voir des petits garçons dans les clubs mais c’est encore rare. En réalité, étant donné que je pratique un sport artistique, je connais un peu l’inverse de ce qu’il se passe dans des sports plus « masculins ». C’est-à-dire que je suis entourée à 99% par des femmes. Je ne connais pas d’égal masculin en face de moi qui peut prendre toute la place. Du coup, cela engendre aussi un manque de médiatisation et d’intérêt pour la natation artistique. En partie car c’est un sport quasi-exclusivement féminin. Je ne suis pas certaine que l’inverse serait vérifié.

Je me questionne sur le rapport au corps que peut avoir la nageuse de synchro. Étant donné qu’il s’agit d’une activité dans laquelle l’esthétique est très importante, l’image du corps est elle aussi essentielle qu’il n’y parait ?

Oula ! Oui, comme dans l’ensemble des sports artistiques : la GR, la danse, le patinage etc. Le corps a une place centrale. Il faut que l’on soit très toniques, puissantes et endurantes. Ceci implique forcément une certaine musculature mais on doit aussi rester très fines. On peut paraître décomplexées car on vit en maillot à paillettes alors qu’en réalité, on cherche presque toujours à perdre du poids. Certaines doivent en prendre, mais c’est le plus souvent dans l’autre sens. On doit se rapprocher au maximum de l’idéal du modèle russe. Ces filles sont sélectionnées dès le départ pour leurs silhouettes. On recherche une taille type, 1m75 et un poids standard. Elles sont très fines. Dès lors, notre quotidien est tout le temps impacté.

Nous sommes suivies par une diététicienne régulièrement (c’est à dire plusieurs fois par mois). Certaines filles ont le physique, elles n’ont pas vraiment de souci à se faire à ce niveau-là. D’autres ont tendance à prendre beaucoup de muscle. Tu t’en doutes, perdre du poids musculaire est compliqué mais il faut y arriver quand même. Et puis, il y a celles qui doivent constamment sécher. C’est une part de ce sport que je n’aime pas beaucoup. Clairement, être avec des « synchros » à table n’est pas très fun. On passe notre temps à se prendre la tête pour savoir si on a grossi. Pour ma part, après les vacances, j’avais toujours cette petite boule au ventre. L’image du corps prend une place très importante dans nos vies.

« Je suis entourée à 99% par des femmes. Je ne connais pas d’égal masculin en face de moi qui peut prendre toute la place. Du coup, cela engendre aussi un manque de médiatisation et d’intérêt pour la natation artistique »

Il a donc clairement une érotisation des corps en synchro. Depuis que tu as arrêté, est-ce que cela change quelque chose pour toi ? Comment retrouve-t-on un mode de vie plus « normal » après tant d’années de privation ?

J’ai complètement arrêté la synchro. Aujourd’hui mon activité physique se résume à un peu de course, du sport dans mon salon et à aller travailler en vélo. Je suis donc passée de 8h d’entraînement par jour à presque rien (on est d’accord, ce n’est pas presque rien, ne vous offusquez pas si vous êtes des adeptes du sport dans le salon. Il faut replacer ces propos dans le cadre du sport de haut niveau). Il est très difficile pour moi de me détacher de cette représentation. Je baigne dedans depuis toujours. J’ai été mise en face d’un standard de corps qui est beaucoup plus fin que la norme. Je fais partie de celles qui, en synchro, devaient toujours perdre un peu de poids. J’ai toujours été dans cette démarche de manger moins, ou moins calorique.

Aujourd’hui je n’en ai plus besoin. Très honnêtement, ce schéma mental est encore là. Même si je n’ai plus à me mettre en maillot, je suis conditionnée. Je ne peux pas m’empêcher de comparer mon corps à celui de l’époque où j’exerçais. C’est difficile, il y a encore du chemin à faire. J’en suis consciente. J’avance petit à petit.

« L’image du corps prend une place très importante dans nos vies. C’est une part de ce sport que je n’aime pas beaucoup »

Tu abordais tout à l’heure la question des médias. As-tu l’impression qu’ils rendent justice à ton sport et que l’image véhiculée est fidèle à la réalité ?

Tu veux dire, le peu de fois où ils couvrent la discipline, est-ce qu’ils en montrent la réalité ? Franchement, ce n’est pas si mal dans le sens ou à chaque fois que des journalistes venaient nous voir, ils étaient toujours très surpris. Il faut dire que la synchro n’est visible qu’en tant que spectacle. On est souriantes, ça dure trois minutes et même si c’est très dur, tout est caché. Forcément, quand les médias arrivent, ils sont très loin d’imaginer le travail qu’il y a derrière. Ils ne voient pas les heures de répétitions nécessaires, le cardio, la douleur. Je pense que la majorité d’entre eux souhaitent vraiment illustrer ce qu’ils trouvent en venant nous rencontrer.

En synchro, la seule médiatisation de grande échelle reste les Jeux. Encore une fois, on ne voit que le passage final. On renforce donc une image spectaculaire qui s’éloigne du monde sportif. Tout le travail est invisible, les appuis ne se voient pas même s’ils sont extrêmement difficiles. Et donc, si on ne voit qu’une retranscription du passage des françaises, ça peut paraitre un peu dérisoire pour le grand public.

Sinon, je trouve que lorsque les médias font l’effort de s’intéresser à notre sport, ils en retransmettent une image assez juste. On a eu un peu plus de visibilité à la suite du long-métrage « Le grand bain ». Les acteurs ont été assez impressionnés de la difficulté. Durant la promotion du film, ils ont rappelé combien ils étaient surpris de la complexité des figures. C’est-à-dire que Gilles Lelouche s’attendait à ce que les acteurs réussissent la chorégraphie du film en trois mois. Il a vite compris que c’était impossible et qu’il fallait prendre des doublures.

D’ailleurs, peux-tu décrire ce qu’est la réalité de la vie et l’adolescence d’une jeune fille à l’INSEP ?

En règle générale, nous avons deux demi-journées libres par semaine pour aller en classe, le mardi et le vendredi. Et encore, il faut faire 1h de cardio ou renforcement durant ce temps et cela implique que l’autre partie de la journée est très chargée. La journée type est d’environ 2x4h dans l’eau. On ne fait jamais 4h de travail sur la même chose. On varie, par exemple, entre la préparation physique, les exercices de souplesse, la technique, la composition, les répétitions etc. À la fin de l’entraînement, certaines font du yoga ou des soins de récupération. Les journées sont très chargées.

« La synchro n’est visible qu’en tant que spectacle. On est souriantes et même si c’est très dur, tout est caché. Forcément, quand les médias arrivent, ils sont très loin d’imaginer le travail qu’il y a derrière »

Et à quel moment peux-tu travailler pour tes études ?

C’est beaucoup d’organisation. J’avais déjà commencé le sport-étude avant l’INSEP, j’ai donc toujours appris à combiner les deux. J’ai passé mon BAC à l’INSEP. Les professeurs se déplacent directement et c’est très facilitant. Lorsque l’on est encore au lycée les horaires ne sont pas les mêmes. On a plus de temps en classe. On va en cours de 7h30 à 10h30 puis à l’entraînement jusqu’à 13h et l’après-midi, on refait 2h de classe et 3h de sport. Le ratio entraînement-classe n’est pas le même lorsque l’on est mineur. Les journées sont très fatigantes car on doit toujours courir partout. Le rythme est allé crescendo et j’ai commencé ensuite ma licence à l’INSEP. Certaines filles s’inscrivent en fac à l’extérieur et c’est parfois plus difficile.

Les soirées sont aussi chargées. Après les heures de pratique, il faut commencer sa deuxième journée et se mettre au travail pour faire ses devoirs. Nous sommes toutes conscientes de l’importance de faire des études pour l’équilibre mental. Pour sortir du monde du sport de haut niveau mais aussi parce qu’on ne pourra pas toujours faire cela. Il faut garder à l’esprit que cette relation à la synchro n’est pas exclusive. J’ai toujours eu pas mal de chance sur l’aménagement de mon emploi du temps.

Comment se passe le rapport entraîneur-entraînée dans le cadre de la natation synchronisée ?

C’est un sport qui demande énormément d’investissement, pour l’entraîneur et pour l’entraînée. Nos coachs doivent s’impliquer autant que nous. C’est-à-dire qu’elles doivent corriger et réfléchir en permanence. L’engagement est très conséquent.

Tu dis « elles », ce sont donc exclusivement des femmes ?

Oui. En synchro il a très peu d’homme. En règle générale ce sont des anciennes nageuses. Partant de cet investissement total, les athlètes et les coachs ressentent vraiment la même pression. On se retrouve alors avec des entraineures qui sont tellement impliquées, qui veulent tellement bien faire que c’est parfois trop. C’est un sport qui est déjà très complexe physiquement et psychologiquement. En vivant à l’INSEP, on se compare avec les sportifs des autres disciplines qui ont un train de vie différent.

La synchro est vraiment contraignante et ingrate. Nous sommes très proches des coachs, avec qui nous passons tout notre temps. Mais d’un autre côté, il y a une véritable pression et elles peuvent parfois oublier que nous sommes encore des adolescentes ou des jeunes femmes. À mon avis, le recul que l’entraineur doit avoir pour peser le pour et le contre et être moins dans l’affect que l’athlète, n’existe pas assez en natation artistique.

Il est vrai que très souvent on ne se rend pas compte du travail qu’impliquent les sports artistiques. Ils dépassent largement le cadre de la performance physique.

D’autant que nous n’avons que très peu de compétitions. L’entraînement, pour nous, c’est 95% du travail de l’année. On ne fait pas de compétition ou de match tous les weekends ou tous les mois. On a l’habitude de ne pas avoir une seule échéance entre septembre et février-mars. La synchro c’est essentiellement de l’entraînement. Ce que les gens voient n’est qu’un fragment de la réalité.

Est-ce possible pour une nageuse artistique de vivre correctement de ce sport ?

Non. Impossible. On a droit à des aides de la fédération. Des petites bourses annuelles. Il faut dire que les clubs dépensent déjà énormément d’argent pour réserver les créneaux de piscine. Cela nécessite trois ou quatre lignes d’eau et en réalité, elles coûtent très cher. Donc une grosse partie du budget passe là-dedans. Pour nous, il est impossible d’être salariées d’un club. Si les parents ne suivent pas derrière, on ne peut pas envisager une carrière. Et nous n’avons pas vraiment le temps de travailler à côté.

« La synchro c’est essentiellement de l’entraînement. Ce que les gens voient n’est qu’un fragment de la réalité »

Si on sort du cadre de la natation. As-tu l’impression qu’une sportive peut arriver à la même célébrité/respect/réussite qu’un homme ?

Non, dans le sens où si une sportive atteint le même degré de célébrité ou autre ce sera en partie car elle est une femme et que c’est un « fait exceptionnel ». Je pense qu’une femme peut y arriver, on en voit de plus en plus et cela se démocratise. Mais dans la façon dont s’est ensuite relayé, j’ai l’impression que les raisons de cette mise en avant sont liées avant tout au fait qu’il s’agit d’une fille. En plus, avant de parvenir à ce point, c’est un véritable parcours du combattant.

Il y a une question que j’aime bien poser. Si je te dis que les sportives sont forcément casse-cou ou garçon-manqués ? C’est très drôle car ce stéréotype est à l’opposé des dictats de ton sport.

Et bien non, encore ! Même dans des activités plus « masculines », les sportives revendiquent de plus en plus leur féminité. J’écoute beaucoup de podcast ou autre et on se rend compte que les sportives n’ont pas envie de s’assoir sur leur féminité pour réussir. Dans le cadre de la synchro, c’est encore une autre dimension car la féminité a une place centrale.

« Si une sportive atteint le même degré de célébrité ou autre ce sera en partie car elle est une femme et que c’est un fait exceptionnel »

Quelle est ta vision de la femme moderne ?

Pour moi, c’est celle qui pense à elle avant de penser à tout ce que la société lui donne comme mission. Être une mère, avoir un mari etc. La pression sociale sur les femmes est gigantesque. La femme moderne, selon moi, est celle qui est capable de s’en détacher et fait ce dont elle a vraiment envie. Si ses attentes sont en accord avec les normes sociétales du schéma féminin, très bien. Mais, si elle veut rester célibataire, ne pas avoir d’enfant et de faire un métier « d’homme » et bien ok, tant mieux ! C’est celle qui ne se pose pas de question sur ce qu’elle devrait être et qui devient ce qu’elle veut être.

« On se rend compte que les sportives n’ont pas envie de s’assoir sur leur féminité pour réussir »

Qui sont les personnes qui t’inspirent ?

Je pourrais t’en trouver mais là, tout de suite, évidemment ça ne me vient pas… J’aime beaucoup les femmes qui attirent l’attention et qui parviennent à l’utiliser pour diffuser des messages qui ont du sens. Je pense par exemple à Gabriella Papadakis. Elle est très discrète même si elle est très connue. Elle parle de sujets essentiels. Je pense qu’elle change l’image de son sport, très conditionné par la beauté.

J’aime bien aussi les hommes qui écrivent le monde. Je suis fan de Grand Corps Malade. Son dernier album, Mesdames, est incroyable. Je le conseille à tout le monde. Ses musiques me touchent beaucoup. Il est le premier à dire que nous sommes tous humains. Refuser le sexe opposé c’est juste refuser une moitié de soi. Cela n’a aucun sens. C’est une erreur de chercher à ce que la femme ait toutes les compétences de l’homme, ça n’arrivera jamais. Mais, il faut que ses différences soient valorisées. Les femmes ont aussi leurs propres appétences et il faut laisser la société en profiter.

« La femme moderne est celle qui pense à elle avant de penser à tout ce que la société lui donne comme mission. C’est celle qui ne se pose pas de question sur ce qu’elle devrait être et qui devient ce qu’elle veut être »

Si tu t’autorises à rêver, quelles sont tes aspirations pour l’avenir ?

C’est une grande question ! Pour l’instant je cherche quel master me conviendrait le mieux à Sciences Po pour terminer mes études. Non seulement je suis dans une période de transition sportive mais je suis aussi en pleine réflexion « humaniste ». Le journalisme m’intéressait beaucoup, maintenant je me demande s’il ne serait pas plus opportun de m’orienter vers quelque chose qui ait plus de sens. Je suis très attachée aux valeurs environnementales. Je ne comprends pas pourquoi certains sont aussi insensibles à l’écologie. La place de la femme est aussi essentielle pour moi.

Bref, exercer dans une rédaction TV pour traiter de la pluie et de beau temps n’est pas vraiment ce que je souhaite. Mes aspirations sont donc de changer le monde et de le rendre meilleur. Non, je rigole, je n’y arriverai pas. Mais du moins, on peut dire que je souhaite m’engager vers des choses qui ont du sens. Je ne sais pas du tout comment y parvenir pour l’instant. Cela va faire son bout de chemin. Dans tous les cas, j’ai un gros besoin de travailler mais aussi de faire quelque chose qui me passionne.

« Refuser le sexe opposé c’est juste refuser une moitié de soi. Cela n’a aucun sens »

 

Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à lire le décryptage du sport féminin : https://inspirees.org/le-sport-feminin-entre-tabous-et-tradition/

Retrouvez également Solène ici : https://www.youtube.com/watch?v=CG0VNeVeabk

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